13 06 2016

La Vierge dorée d’Albert : une « icône populaire de la guerre »

Les destructions patrimoniales pendant la Première Guerre mondiale ont été nombreuses, particulièrement en ce qui concerne les monuments proches des zones de combats. Ces destructions sont rapidement instrumentalisées par la propagande contre l’ennemi. L’exposition qui se tient à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris, « 1914-1918. Le Patrimoine s’en va-t-en guerre » [1] revient sur cet aspect particulier du premier conflit mondial. Le musée de l’Armée contribue à cette manifestation par le prêt d’un dessin de François Flameng (1856-1923) : Albert, 5 août 1916 (inv. 1007 C1 ; Eb 1400).

1007 C1 195x300 La Vierge dorée d’Albert : une « icône populaire de la guerre »

Dès le début de la guerre, les destructions des villes du nord (Louvain, Reims, Arras, Senlis, Soissons, Ypres) sont largement rapportées par la presse. L’opinion publique est marquée par une intense campagne de propagande montrant les exactions de l’ennemi s’attaquant au patrimoine national en dépit des dispositions édictées par la seconde Conférence de la Haye (18 octobre 1907) [2].

Située dans la Somme, la ville d’Albert est un centre d’activité métallurgique qui s’est développé à la fin du XIXe siècle. Sa basilique Notre-Dame de Brebières, de style néo-byzantin, érigée par Edmond Duthoit entre 1885 et 1897, est surmontée d’une statue de la Vierge à l’enfant en cuivre martelé, due au sculpteur Albert Roze (1861-1952). Occupée en 1914 par les Allemands, la ville est évacuée après la bataille de la Marne, mais subit par la suite de très nombreux bombardements. Un obus atteint le clocher de la « Lourdes du nord » le 15 janvier 1915. La statue qui le surmontait s’est inclinée et reste suspendue, la tête en bas.

M502505 13249 12 0020 P 300x224 La Vierge dorée d’Albert : une « icône populaire de la guerre »

Artiste mondain, portraitiste et peintre de grands décors avant la guerre, François Flameng s’est rendu sur le front à l’occasion de missions au cours desquelles il réalise de nombreux dessins. Il réalise ce dessin intitulé Albert au mois d’août 1916, lors de l’offensive britannique sur la Somme. Si l’artiste montre au premier plan une scène du quotidien avec les deux soldats portant un baquet et le brancard posé à terre – évocation de l’activité militaire à Albert pendant la bataille de la Somme en 1916, où s’installent hôpitaux, cantonnements et dépôts – l’attention se focalise au second plan sur la basilique en ruines et la statue de la Vierge suspendue dans le ciel, évocation des dégâts matériels causés par l’artillerie.

L’œuvre de François Flameng a été publiée dans le journal L’Illustration le 31 mars 1917 (n° 3865). Les images de la vierge penchée d’Albert ont été largement diffusées dans les journaux pendant toute la durée du conflit et popularisées par la carte postale, faisant de la statue d’Albert Roze, une des « icônes populaires de la guerre » [3]. La statue s’effondre en avril 1918, donnant presque raison au dicton qui s’est répandu pendant le conflit : « quand la Vierge tombera, la guerre finira » [4].

Laëtitia Desserrières
Assistante au Cabinet des dessins, des estampes et de la Photographie

 

[1] Du 11 mars au 4 juillet 2016.

[2] Notamment les articles 27 et 56 : Art. 27. « Dans les sièges et bombardements, toutes les mesures nécessaires doivent être prises pour épargner, autant que possible, les édifices consacrés aux cultes, aux arts, aux sciences et à la bienfaisance, les hôpitaux et les lieux de rassemblement de malades et de blessés, à condition qu’ils ne soient pas employés en même temps à un but militaire. Le devoir des assiégés est de désigner ces édifices ou lieux de rassemblement par des signes visibles spéciaux qui seront notifiés d’avance à l’assiégeant. » Art. 56. « Les biens des communes, ceux des établissements consacrés aux cultes, à la charité et à l’instruction, aux arts et aux sciences, même appartenant à l’Etat, seront traités comme la propriété privée.

Toute saisie, destruction ou dégradation intentionnelle de semblables établissements, de monuments historiques, d’œuvres d’art et de science, est interdite et doit être poursuivie. »

[3] Claire Maingon, « Imaginaire et esthétique du patrimoine en guerre. L’exposition d’œuvres d’art mutilées ou provenant des régions dévastées par l’ennemi, Paris, 1916 », 1914-1918. Le Patrimoine s’en va-t-en guerre, cat. exp. sous la dir. de Jean-Marc Hofman, Paris, Citée de l’Architecture & du Patrimoine / Nora éditions, 2016, p. 50.

[4] L’église d’Albert est reconstruite à l’identique entre 1927 et 1931 par Louis Duthoit, fils d’Edmond, surmontée d’une réplique de la Vierge dorée.