28 02 2019

1914-1918, Paris bombardée… par l’artillerie [3/3]

Les riches, et parfois insolites, collections du musée de l’Armée comprennent différents vestiges des bombardements qu’a subis la ville de Paris et son agglomération durant la Première Guerre mondiale. Le récolement décennal en cours a permis de (re)découvrir ces collections, dont les petites dimensions sont inversement proportionnelles à leur dimension symbolique.

Le dernier épisode de cette trilogie est consacré aux vestiges des bombardements effectués par les Pariser Kanonen (canons de Paris) en 1918. Relisez également le premier et le deuxième épisode de ce feuilleton.

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Carte de Paris indiquant les impacts des tirs des Pariser Kanonen © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Anne-Sylvaine Marre-Noël

D’août 1914 à septembre 1918, 511 avions sont signalés dans le ciel francilien lors des 44 journées de bombardements recensées. Ils lâchent près d’un millier de projectiles, tuant 255 personnes et en blessant 593 autres.

Au printemps 1918, la supériorité numérique momentanée de l’armée allemande – due au rapatriement des divisions victorieuses à l’Est – lui permet de lancer des offensives à l’Ouest et d’obtenir l’enfoncement du front. Outre ces offensives, les Allemands bombardent Paris à partir du 23 mars 1918 à l’aide de pièces d’artillerie à très longue portée, les Pariser Kanonen.

Comme lors de la guerre de 1870-1871, les Allemands tentent de briser le moral des Français en frappant Paris – qui connait depuis bientôt quatre ans l’inquiétude et les dommages des bombardements aériens. Les ingénieurs de Krupp, sous la direction de Rausenberger, créent une arme capable de tirer à 120 km, distance qui sépare Paris du front en 1917. Les Pariser Kanonen sont conçus à partir des tubes de 35 cm de calibre destinés à armer les croiseurs de bataille de la classe Mackensen. Les tubes sont ramenés au calibre de 21 cm et prolongés de 15 à 34 m pour augmenter leur portée.

Les obus, de 21 cm de calibre et de 98 cm de longueur, pèsent 125 kg et contiennent environ 8 kg de charge explosive. Ils sont numérotés de 1 à 65 et doivent être tirés dans cet ordre : du fait de l’importante usure du tube provoquée par les tirs, les ceintures des obus s’épaississent pour atteindre 24 cm de diamètre tandis que le tube doit être remplacé tous les 65 coups.

Quatre campagnes de tirs (23 mars-1er mai, 27 mai-11 juin, 15-16 juillet et 5-9 août 1918) sont effectuées contre Paris : environ 400 obus auraient été tirés et 367 ont touché Paris et sa banlieue. Le décompte officiel de la préfecture de Police fait état de 256 morts et 620 blessés. Le 61e tir est le plus meurtrier : le 29 mars, jour du Vendredi-Saint, l’église Saint-Gervais, dans le 4e arrondissement, est touchée en plein office religieux, faisant 91 morts et 68 blessés.

Au début du mois d’août 1918, le succès des contre-offensives alliées obligent les Allemands à quitter leurs positions. Le canon et les installations sont démontés et renvoyés outre-Rhin.

Malgré leurs prouesses techniques, les Pariser Kanonen n’ont pas influé sur le cours de la guerre. Passés les premiers tirs, les Parisiens s’habituent aux bombardements, d’autant plus que les tirs s’espacent avec le temps.

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Éclat d’un obus tiré par les Pariser Kanonen © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Émilie Cambier

Cet éclat a été donné au musée de l’Armée le 31 mars 1955 par Jean Guittard. Son historique est indiqué par le donateur : « J’étais réceptionneur d’avions au Blanc-Mesnil à côté du Bourget et j’ai ramassé cet éclat pendant que le directeur du laboratoire faisait déterrer des éclats et une ogive dont j’avais indiqué l’emplacement. » L’étude des points de chute des obus des Pariser Kanonen et la présence du directeur du laboratoire municipal indiquent que cet éclat provient vraisemblablement de l’un des coups tirés le 24 mars : soit celui tombé à Drancy à proximité de la route du Bourget à 8h, soit l’un des trois tombés en fin d’après-midi près de la voie ferrée au Blanc-Mesnil.

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Montage souvenir des dégâts occasionnés à la fabrique Bariquand & Marre, le 24 mars 1918 © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Pascal Segrette

Ce montage sur carton se compose d’un cartel mentionnant « Bombardements de Paris par pièce à longue portée. Éclats d’obus trouvés dans la fabque Bariquand & Marre. 127 Rue Oberkampf, le 24 mars 1918 » surmonté d’une photographie des dégâts visibles dans ces ateliers où sont fabriquées, entre autres, des pièces pour l’industrie militaire. Quatre éclats d’obus, maintenus par du fil de fer, encadraient cette composition. Seuls deux sont encore aujourd’hui conservés, dont un seul sur son support d’origine. L’impact initial a eu lieu à 7h45 au 125 rue Oberkampf. Il s’agit du 27e obus tiré : les dégâts sont importants, mais seulement matériels. Cet objet a été donné au Musée par Jean Guittard, sans plus de précisions, en même temps que le no12130 C1.

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Cinq éclats d’obus ramassés au 166 rue de la Chapelle, à Paris, le 12 avril 1918 © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

Ces cinq éclats d’obus, dont l’un comporte une étiquette indiquant « 166 rue de la Chapelle, Paris. 12 avril 1918 », proviennent de l’impact ayant eu lieu à 8h06 le jour cité, qui blessa deux personnes. Ils ont été donnés au Musée le 10 juin 1981 par Pierre Laurent, âgé de 12-13 ans en 1918 et qui accompagnait parfois son père – ouvrier dans une entreprise de protection des bâtiments – sur des chantiers où il a ramassé ces éclats.

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Éclat d’un obus tiré par les Pariser Kanonen © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

L’étiquette de cet éclat mentionne « Éclat d’obus de la Bertha. Dernier projectile tiré sur Paris le 2 août 1918 à 2h10 après-midi. Tombé rue Mathieu à Saint-Ouen, Seine. ». En réalité, l’impact a lieu le 8 août à 14h06 au 17 rue Mathieu à Saint-Ouen, sans faire de victime. Outre cette coquille, l’auteur de l’étiquette a enjolivé l’historique de l’éclat : le dernier obus tiré par les Pariser Kanonen tombe rue Saint-Denis, à Aubervilliers, le vendredi 9 août à 14h04, 14 coups après celui de la rue Mathieu. La provenance de cet éclat n’est pas connue.

Christophe Pommier, département Artillerie

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Pour en savoir plus :

  • Christophe DUTRÔNE, Feu sur Paris ! : L’histoire vraie de la grosse Bertha, Paris, Éditions Pierre de Taillac, 2012.
  • Christophe POMMIER, « 1918 : Paris sous le feu de l’artillerie allemande », Carnet de la Sabretache, no 215, juin 2018, p. 2-5.
  • Jules POIRIER, Les bombardements de Paris (1914-1918). Avions, Gothas, Zeppelins, Berthas, Paris, Payot, 1930.