06 10 2016

Harceler l’ennemi pendant la Première Guerre mondiale

Après l’échec de la guerre de mouvement fin 1914, le front occidental connaît une période durable de guerre de position. L’armement du fantassin n’est pas ou guère adapté à ce type de guerre – qu’on n’imaginait pas à une telle échelle avant 1914.
La guerre de position pose un autre problème : en dehors des grands affrontements comme Verdun ou la Somme, comment maintenir un esprit combatif en économisant relativement les armes et les munitions ? Sur un front figé, en effet, les états-majors craignent qu’avec la durée et le manque d’activité les soldats perdent leur motivation.

L’initiative allemande

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Une réponse à cette préoccupation est fournie par les Allemands, grands chasseurs. Certains reviennent de permission avec leur fusil de chasse équipé d’une lunette. La distance entre les tranchées variant le plus souvent entre une dizaine et une centaine de mètres, elle correspond approximativement à la distance de tir pour le gros gibier. Dans le dernier trimestre 1915, l’état-major allemand choisit donc de promouvoir l’utilisation du fusil à lunette et réquisitionne à cette fin les armes des chasseurs et des gardes forestiers.

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À partir de 1916, certains fusils Mauser Gew. 98 sont équipés d’une lunette de fabrication civile (Goerz, Zeiss, Hensoldt ou Voigtländer) d’un grossissement de 3 à 4. Dans le deuxième semestre 1916, la firme Carl Zeiss de Iena propose une lunette de grossissement 2.5, destinée au tir dans les conditions de basse luminosité. L’arme est affectée à un tireur et elle est réglée pour lui ; la dotation étant généralement de deux à trois armes par compagnie de combat, cette arme sera affectée au meilleur tireur : un « tireur d’élite » généralement un chasseur (Jäger). L’utilisation de cette arme ne répond pas aux nécessités d’un assaut en masse mais à celles du harcèlement. Le soldat, muni de son fusil à lunette, peut observer, renseigner, choisir sa cible et surtout neutraliser les officiers, les tireurs d’élite adverses ou s’attaquer aux meurtrières des abris de mitrailleuses. Protégé au maximum, il est aidé par des camarades observateurs, munis d’une paire de jumelles ou d’un épiscope de tranchée, et est libre de progresser dans la tranchée de sa compagnie. Il peut demander aux sentinelles en faction des renseignements pour trouver de nouvelles cibles – utilisant même, pour repérer les tireurs d’élite ennemis, de fausses têtes faites de papier mâché et casquées. Les souvenirs et récits en témoignent, comme dans À l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque : « Contre les parapets se dressent quelques tireurs d’élite. Ils ont des fusils avec des longues vues pour mieux viser, et ils examinent le secteur ennemi. De temps en temps un coup de feu claque. Maintenant nous entendons des exclamations ‘‘Mouche !  » – « As-tu vu quel saut il a fait ?’’ ».

 

La réponse française

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L’état-major français, fin 1915, demande à l’atelier de Puteaux de travailler à la mise en place d’une lunette de tir sur le fusil Lebel modèle 1886-93. Dans la précipitation est d’abord produit un premier modèle de lunette, l’APX 1915 (grossissement x 4) puis l’APX 1916, qui peut aussi être installé sur le fusil Berthier 07-15. Contrairement à l’usage dans l’armée allemande, l’arme n’est pas affectée à un tireur, elle est d’abord distribuée à raison d’une arme par compagnie puis une par section, et passe de main en main à chaque relève de section. Il revient au chef de section de désigner le tireur d’élite. Aussi le réglage de la lunette n’est-il pas personnalisé et l’arme souffre parfois d’un manque d’entretien. Pourtant, si elle est bien utilisée, ses performances sont redoutables : un bon tireur muni d’un fusil Lebel à lunette, chambré avec la cartouche balle « D » 1898, reste efficace à des distances pouvant aller jusqu’à 800 m. En 1916 à Verdun la France forme ponctuellement des unités de tireurs pour faire face à la menace des lance-flammes contre les fortifications.

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Les pays du Commonwealth

En Grande-Bretagne et dans la plupart des pays du Commonwealth, après avoir d’abord utilisé des armes réquisitionnées auprès des chasseurs, on adapte sur le fusil Lee-Enfield N°1 MK III une lentille grossissante, sans tube de protection, installée au niveau de l’œilleton. Compte tenu du retard des Britanniques dans l’industrie de la fabrication d’optique de guerre, la société Periscopie Prism C° London est sollicitée pour fournir des lunettes de visée et effectuer des commandes aux États-Unis afin d’équiper les fusils des troupes du Commonwealth de la lunette Winchester A 5. Les Canadiens se distinguent en munissant leur fusil Ross MK III d’une lunette Warner & Swasey modèle 1913, de fabrication américaine.

Il a fallu un certain temps avant que les Britanniques mettent en place un programme de formation officiel pour le personnel. Ce sont donc des tireurs sportifs, des officiers chasseurs de gros gibier et d’anciens « ghillies » écossais qui ont été les premiers tireurs d’élite britanniques. En revanche, ces derniers disposaient d’une grande avance en termes de camouflage et d’observation de l’ennemi, dissimulant les hommes dans des troncs d’arbre, ou les dotant de tenues de camouflage.

Ainsi, de la fin de l’année 1915 à l’année 1916, la mise au point d’un armement en quelque sorte sans précédent, adopté d’abord à l’initiative des combattants eux-mêmes, introduit-elle une nouvelle forme de combat parfaitement adaptée à la guerre des tranchées, que les états-majors vont s’employer à organiser pour lui donner toute sa place dans la conduite des opérations.

Jean-Marie Van Hove
Expert en armement

Crédits photos : © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais