20 01 2016

Le « Paysage avec canon » d’Albrecht Dürer : une gravure énigmatique

Cette gravure [1] complexe, réalisée en 1518 alors qu’Albrecht Dürer (1471-1528) travaille pour l’empereur Maximilien Ier, est l’une des dernières expériences d’eau forte sur fer de l’artiste. Elle est présentée dans l’exposition Chevaliers et bombardes. D’Azincourt à Marignan, 1415-1515 au musée de l’Armée jusqu’au 24 janvier 2016.
Devant un arrière-plan composé des collines du Ehrenbürg et du village de Kirchehrenbach [2], Dürer place à gauche le canon manœuvré par deux lansquenets, à droite, un groupe de personnages composé de deux hommes vêtus à l’orientale et de trois militaires, hongrois à en juger par leur mise, observant l’opération avec attention. L’artiste a élaboré une composition originale à partir de sources diverses : paysage suggéré par ses voyages à Bamberg, personnages inspirés d’un carton du peintre Gentile Bellini (1429-1507), découvert à Venise lors de son premier voyage en Italie en 1494. Il semble par ailleurs que Dürer ait prêté ses propres traits au personnage du premier plan [3].

06 504626 300x214 Le Paysage avec canon d’Albrecht Dürer : une gravure énigmatique
Ces différents éléments composent un ensemble harmonieux dans sa facture mais au sens obscur. La pièce maîtresse de ce puzzle est le canon. L’étude de l’œuvre menée par Matthias Mende tend à prouver que celui-ci était déjà obsolète à l’époque et que l’affût dessiné par Dürer était inadapté au poids du tube métallique. Cependant, il ne faut peut-être pas accorder trop d’importance aux considérations techniques car les canons datant de la fin du XVe siècle étaient encore largement utilisés en 1518. Dürer a également pu s’inspirer de modèles anciens tant il était attaché au sens métaphorique de sa représentation.
S’agit-il d’une démonstration de la force militaire de l’empereur Maximilien Ier [4] ? Est-ce une vision allégorique de la menace que fait peser l’Empire ottoman sur les Etats de la chrétienté [5] ? L’œuvre a une dimension allégorique, et c’est l’agencement des motifs qui donne son sens à la composition. Ainsi, tous les éléments à connotation militaire (canon et soldats) sont tournés vers l’est, suggérant leur détermination à défendre un territoire menacé par l’Orient. La disposition des Hongrois à droite du canon est également significative. La présence de la pièce d’artillerie, symbole des Habsbourg, comme celle des militaires hongrois témoignent des liens entre Maximilien Ier et Louis II de Hongrie. Dans l’hypothèse d’une représentation métaphorique de l’alliance des deux royaumes contre la menace ottomane, l’obsolescence du canon peut être interprétée comme le symbole de l’empereur vieillissant passant le relais au jeune souverain hongrois dans sa lutte contre l’empire turc. Cette passation s’effectue sous le regard songeur de celui qui semble être l’artiste lui-même.
Hélène Boudou-Reuzé, assistante de conservation au Cabinet des dessins, des estampes et de la photographie
[1] Eau-forte sur papier, 1518. H. 0,219 m ; L. 0,325 m. Inv. 04617-10/22.
[2] Albrecht Dürer Die Druckgraphiken, Städel Museum, 2007, cat. 148, p. 208 et Matthias Mende, Landschaft mit Kanone, 2003, Sammlungenonline.albertina.at.
[3] Dürer, das druckgrafische Werk, 3 Bände, Prestel Band 1, cat. 85, p. 210-211.
[4] Albrecht Dürer, œuvre gravée, cat. exp., Paris, musée du Petit Palais, 4 avril-21 juin 1996, Paris, éditions Paris musées, 1996, p. 215.
[5] Albrecht Dürer, das druckgrafische Werk, 3 Bände, Prestel Band 3, cat. 85, p. 211

Photo (C) Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Emilie Cambier