05 07 2017

Un fraternel souvenir de guerre

Le musée de l’Armée conserve d’importantes collections en lien avec la guerre franco-allemande de 1870-1871. Une partie d’entre elles est actuellement présentée dans l’exposition temporaire consacrée à ce conflit, France-Allemagne(s) 1870-1871. La guerre, la Commune, les mémoiresPour des raisons de place ou de redondance, les autres œuvres sont restées à leur emplacement permanent, en salles ou en réserves. C’est le cas de ce canon français, pris par les armées prussiennes, et aujourd’hui exposé dans la cour d’honneur de l’Hôtel national des Invalides.

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L’ÉCLATANT, canon de 24 livres

À première vue, ce canon en bronze de 24 livres de calibre [1] nommé L’ÉCLATANT ne semble pas contemporain de la guerre de 1870-1871. En effet, il répond, par ses dimensions et son ornementation, à l’ordonnance royale de 1732 et a été coulé à Strasbourg par Jean Bérenger en 1757. Toutefois, sur le premier renfort, les armes et la couronne de France ont été arasées et sur leur emplacement a été gravé un texte en langue allemande…

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L’ÉCLATANT, canon de 24 livres, détail du premier renfort

Cette inscription, « KAISER WILHELM schenkte mich n.d. Feldzug in Frankreich 1870-1871 dem Gen.-Feld-Zeug-Mstr. PR. CARL von PREUSSEN », rappelle que L’ÉCLATANT, après la campagne contre la France en 1870-1871, a été offert par l’empereur allemand Guillaume Ier au Generalfeldzeugmeister (équivalent germanique du Grand maître de l’Artillerie), le prince Charles de Prusse. Rien d’anormal, au vu de sa fonction, à ce que cet officier reçoive une pièce d’artillerie comme trophée commémorant la victoire de 1871. Cependant, le prince Charles de Prusse (1801-1883) n’est autre que le frère de Guillaume Ier (1797-1888) et, pour des raisons sentimentales, les deux hommes ne s’apprécient guère.

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Guillaume Ier de Prusse (1797-1888)

En effet, dans les années 1820, alors que leur frère aîné Frédéric-Guillaume (1795-1861) est le prince-héritier du trône de Prusse, les deux frères s’apprêtent à épouser les princesses de Saxe-Weimar-Eisenach. Les mariages ont été arrangés par leur sœur Charlotte (1798-1860), tsarine de Russie, plus connue sous le nom d’Alexandra Feodorovna. Guillaume doit épouser Marie, l’aînée des princesses, et Charles, Augusta, la cadette. Mais l’amour vient quelque peu chambouler les plans élaborés par la tsarine pour consolider les intérêts de la maison des Hohenzollern : lors de leur première rencontre, Charles et Marie s’éprennent l’un de l’autre. Guillaume se résigne alors à épouser Augusta. La rivalité entre les deux frères, et de manière générale entre les deux couples, ne cessera jamais.

Durant la guerre de 1870-1871, alors que Guillaume, roi de Prusse, accompagne ses armées en France et est proclamé empereur allemand à Versailles le 18 janvier 1871, Charles est en poste à Berlin et ne partage qu’indirectement les succès des armées allemandes. Le présent de l’empereur à son Generalfeldzeugmeister de frère tient alors tout autant du souvenir de guerre, presque moqueur, que du glorieux trophée pris à l’ennemi grâce à l’action logistique de l’arrière.

Conservé jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au musée de l’Arsenal de Berlin, ce canon entre dans les collections du musée de l’Armée en 1948, en compensation des œuvres et objets pris par les autorités allemandes en 1940 et non retrouvées après la guerre.

Christophe Pommier, département Artillerie

[1] Le calibre des pièces est alors exprimé par la masse en livres du projectile, ici un boulet en fonte de fer d’environ 12 kg.

Photos © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier et Emilie Cambier